Ce qui se joue en ville, et pourquoi ça vaut le détour

Guignol est né à Lyon : l’histoire d’un canut devenu marionnettiste

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Guignol n’est pas né dans un conte. Il est né dans l’atelier d’un homme qui essayait de survivre à la crise de la soie lyonnaise, au tout début du XIXe siècle. Son créateur s’appelait Laurent Mourguet, et avant de devenir marionnettiste, il a été canut, puis arracheur de dents. Comprendre Guignol, c’est d’abord comprendre lui.

Un canut chassé de son métier

Laurent Mourguet naît à Lyon en 1769. Il exerce le métier de canut, c’est-à-dire tisseur de soie sur métier à bras, dans les pentes de la Croix-Rousse et du Vieux Lyon. Le travail de la soie fait alors vivre une bonne partie de la ville, mais il est irrégulier, mal payé, et dépend entièrement des commandes des marchands-fabricants qui possèdent les métiers. Les crises sont fréquentes : quand les commandes manquent, les canuts n’ont plus de revenu du tout.

C’est dans une de ces périodes creuses que Mourguet doit trouver un autre moyen de faire vivre sa famille. Il se tourne vers un métier qui semble aujourd’hui étrange mais qui était courant à l’époque : arracheur de dents ambulant, sur la place publique.

Des marionnettes pour attirer le client

Arracher une dent en pleine rue, sans anesthésie, n’attire pas les foules spontanément. Pour rassembler du monde et faire patienter les curieux avant de passer sous sa pince, Mourguet reprend une pratique déjà répandue chez les bonimenteurs : un petit castelet de marionnettes, installé devant son étal, pour capter l’attention.

Au fil des représentations, ce théâtre de rue devient plus populaire que l’arrachage de dents lui-même. Mourguet délaisse peu à peu son activité de dentiste de fortune pour se consacrer entièrement aux marionnettes. C’est dans ce contexte, autour de 1808, qu’apparaît le personnage de Guignol.

Une marionnette à gaine, pas à fils

Guignol appartient à une famille technique précise : la marionnette à gaine. Contrairement à la marionnette à fils, manipulée depuis le dessus par des tringles, la marionnette à gaine se glisse comme un gant : la main du marionnettiste entre dans une sorte de fourreau de tissu, l’index anime la tête, le pouce et le majeur animent les deux bras. Le castelet est bas, le marionnettiste dissimulé derrière, invisible du public.

Cette technique impose un jeu vif, direct, fait de gestes brusques et de coups de bâton — le fameux « coup de trique » de Guignol contre le gendarme ou le commissaire, devenu une signature du personnage.

Autre particularité longtemps restée typique du théâtre de Mourguet : l’absence de texte fixe. Les premières représentations reposaient sur un canevas, une trame d’intrigue connue du marionnettiste, à partir de laquelle il improvisait ses répliques selon le public présent, les nouvelles du jour ou l’actualité du quartier. Cette liberté d’improvisation permettait à Guignol de réagir presque en direct à ce qui se passait dans la ville, un peu comme un artiste de rue commente son époque, ce qui a largement contribué à son succès populaire immédiat.

Ce que Guignol dit des canuts

Guignol n’est pas un personnage neutre. Il parle le langage des pentes, un français mêlé d’expressions lyonnaises, et il incarne un ouvrier du peuple, malin, débrouillard, jamais dupe des puissants. Autour de lui gravitent Madelon, sa femme, et Gnafron, son ami cordonnier amateur de vin du Beaujolais — deux figures elles aussi issues du petit peuple lyonnais.

Les premières pièces mettent en scène des gendarmes ridiculisés, des juges bernés, des bourgeois dupés : Guignol y règle, par la farce, des comptes que les canuts ne pouvaient pas régler dans la vraie vie. Le personnage naît en effet dans les mêmes années que les grandes révoltes ouvrières lyonnaises de 1831 et 1834, quand les canuts se soulèvent contre la baisse des tarifs de façon imposée par les fabricants. Guignol n’est pas un simple divertissement pour enfants : à l’origine, c’est un théâtre populaire, joué pour des adultes, qui parle de dette, de travail précaire et d’autorité abusive.

Gnafron, le compagnon de Guignol, joue lui aussi un rôle précis dans cet équilibre : cordonnier plutôt que canut, il incarne un autre petit métier de l’époque, tout aussi rude, et son penchant pour le vin traduit une manière de tenir face à la dureté du quotidien plus qu’un simple trait comique. À eux deux, Guignol et Gnafron dessinent une sorte de tandem populaire, l’un plus vif et redresseur de torts, l’autre plus fataliste, qui reflète des attitudes bien réelles face à la précarité du travail lyonnais du XIXe siècle.

Le ministère de la Culture recense le théâtre de marionnettes traditionnel lyonnais parmi les pratiques culturelles historiquement documentées de la région Rhône-Alpes.

De la rue au patrimoine

Après la mort de Laurent Mourguet en 1844, ses fils et ses héritiers poursuivent la tradition, et Guignol se diffuse dans toute la France, où le nom devient même un nom commun pour désigner tout théâtre de marionnettes à gaine — au grand dam des puristes lyonnais, pour qui « le » Guignol reste avant tout celui du Vieux Lyon.

Aujourd’hui, l’histoire de Guignol et des castelets lyonnais est conservée notamment au musée Gadagne, installé dans un hôtel Renaissance du Vieux Lyon, dont les collections consacrées aux arts de la marionnette sont parmi les plus importantes de France. On y comprend, pièces et costumes à l’appui, à quel point ce théâtre est resté fidèle à ses origines : un art de rue, populaire, né de la débrouille d’un canut lyonnais qui a fini par inventer un langage à lui.

Pour prolonger la découverte du patrimoine culturel de la ville, notre rubrique Culture lyonnaise revient régulièrement sur les institutions et les traditions qui ont façonné l’identité de Lyon.


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